Préparer le concours Prépa et littéraires - Recueil de citations Époque contemporaine : le corps cultivé

Colette, La retraite sentimentale, 1900

« Moi, c’est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. [...] Toute ma peau a une âme. »

L’écrivaine témoigne de sa sensibilité profonde, qui lui permet d’avoir une relation privilégiée avec le monde extérieur. Elle la compare avec l’intelligence abstraite, conceptuelle, bien plus limitée.

Alphonse Allais, Aphorismes, 1902

« La femme est le chef-d’œuvre de Dieu surtout quand elle a le diable au corps ! »

Cette affirmation se présente comme un paradoxe qui rend hommage à la puissance sacrée du désir et dépasse l’antagonisme entre l’esprit, du côté de Dieu et la chair, du côté du diable.

Marcel Proust, « Sodome et Gomorrhe », A la recherche du temps perdu, 1913.

« Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation de docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer. »

L’écrivain mentionne ici une dimension méconnue du corps, qui a son mystère, son épaisseur, au-­‐delà de l’approche scientifique, comme un sentiment de survie profondément enfoui et inconscient.

Alain, Système des beaux-­arts, 1920

« Désordre dans le corps, erreur dans l’esprit, l’un nourrissant l’autre, voilà le réel de l’imagination.”

Dans une tradition cartésienne, Alain rappelle par cette nutrition réciproque l ‘union de l’âme et du corps.

Khalil Gibran, Le Prophète, « Les maisons », 1923

« Votre maison est votre corps déployé ; elle s’épanouit au soleil et dort dans le silence de la nuit. »

Poète et peintre libanais, Gibran reprend l’idée ancienne du corps-­‐enveloppe, dans lequel se trouve logée l’âme. Il souligne sa dimension vivante par les métaphores de la nature.

Freud, Psychanalyse et médecine, 1925.

« Les forces dont l’action met en mouvement l’appareil psychique sont engendrées par les organes du corps et expriment les grands besoins corporels. »

Les pulsions du corps en particulier nourrissent l’énergie vitale qui caractérise le « ça », que Freud oppose dans la Seconde topique au Moi et au Surmoi.
Il affirme par ailleurs, dans Le Moi et le Ca : « le corps est pour le moi un objet étranger. »

Paul Claudel, Correspondance, 1926.

« Par notre union au Christ, son chef, dans l’unité visible de l’Église, le corps des fidèles est restitué à Dieu. »

Claudel mentionne l’unité des fidèles par le terme de corps, qui signifie l’unité d’un groupe humain.

Louis-­Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932

« L’esprit est content avec des phrases, le corps, c’est pas pareil, il est plus difficile, lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai, un corps, c’est pour cela que c’est presque toujours triste et dégoût. »

L’écrivain oppose le spirituel et le matériel, pour reconnaître l’exigence de la matière, sa densité et du coup sa vérité. Il n’y a pas de déformation ni de mensonge possible avec le corps, contrairement au langage.

Bergson, La Pensée et le mouvant, 1934

« Ayant attribué au corps l’unique fonction de préparer mes actions, force nous sera bien de rechercher pourquoi la mémoire paraît solidaire de ce corps, comment les lésions corporelles l’influencent et dans quel sens elle se modèle sur l’état de la substance cérébrale. »

Le philosophe reconnaît que même si le souvenir échappe au corps, la mémoire a un rapport avec elle. Il distingue la mémoire mécanique, celle de l’habitude, et la mémoire souvenir.

Albert Camus, Le mythe de Sysiphe, 1942

« Nous habitons notre corps bien avant de le penser. »

Le corps est une forme, que l’esprit habite, sans le percevoir comme un objet extérieur. Cette habitation n’est pas du même ordre que le fait d’être en lui comme un pilote dans son navire, selon la tradition antique. Il s’agit ici d’une intime fusion avec lui, qui ne peut le considérer comme objet de pensée.

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945

« Mon corps a son monde ou comprend son monde sans avoir à passer par des représentations. »

L’auteur critique la séparation traditionnelle entre l’esprit qui pense et le corps. Il distingue le corps objet et le corps propre, qui est fondamentalement lié au sujet. Le corps a une relation au monde extérieur qui échappe à ma conscience, à ce que je peux m’en représenter.

Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1945

« On pourrait définir le corps comme la forme contingente que prend la nécessité de ma contingence. Il n’est rien d’autre que je pour soi. »

Pour Sartre, je ne suis que parce que je suis un corps jeté dans le monde ; ainsi, la forme que prend ma présence dans le monde est mon corps, et cette forme est contingente, car je vis mon corps comme conscience, sur le mode du pour-­soi. L’auteur distingue le pour‐ soi, qui sont les choses telles qu’elles se présentent à la conscience et l’en-­soi, qui sont les choses telles qu’elles sont indépendamment du sujet.

Antonin Artaud, Le suicidé de la société, 1947

« Paysages de convulsions fortes, de traumatismes forcenés, comme d’un corps que la fièvre travaille pour l’amener à l’exacte santé. »

Artaud écrit cet essai sur la folie de Van Gogh en montrant comment la création artistique reflète les tourments psychiques. Il montre ici la dimension charnelle de la nature représentée par le peintre, comme un reflet d’un corps en proie à une lutte intérieure entre maladie et santé.

Boris Vian, L’herbe rouge, 1950

« Voyez-vous, pour qu’il y ait passion, c’est-­à-­dire réaction explosive, il faut que l’union soit brutale, que l’un des corps soit très avide de ce dont il est privé et que l’autre possède en très grande quantité. »

Esprit frondeur, Vian enlève toute dimension sentimentale et spirituelle à la passion, qui paradoxalement est une déflagration qui embrase les corps matériels. La violence vient de la privation et du besoin de la possession.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, 1951

« Ce matin l’idée m’est venue pour la première fois, que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui finira par dévorer son maître. »

L’auteure témoigne de la relation ambivalente et complexe que l’on peut avoir avec son corps. Il accompagne l’être humain pendant sa vie, et finalement recèle moins d’ombre que l’âme, plus insaisissable par la pensée. IL n’y a pas de connaissance possible de ce qui échappe aux sens. L’auteure renverse la tradition qui montre la supériorité de l’âme sur le corps, avec cette figure du monstre immoral. Elle ressent surtout la puissance de ce corps.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958

« Je ne savais rien faire de mon corps, pas même nager ni monter à bicyclette. »

L’écrivaine, dans l’esprit du féminisme naissant, témoigne du manque d’éducation du corps qu’elle a pu recevoir, l’absence d’exercice physique dans la formation des jeunes filles.

François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, 1964

« Aimer les corps, ce n’est pas aimer les êtres. »

L’auteur critique l’amour des corps comme un degré inférieur de l’amour des âmes, qui sont l’être véritable. Héritier en cela du platonisme et du christianisme, il place l’amour spirituel au‐dessus du matériel.

Michel Foucault, Les mailles du pouvoir, 1976

« Le pouvoir est devenu matérialiste. Il cesse d’être juridique. Il doit traiter avec ces choses réelles que sont le corps, la vie »

Dans cette conférence donnée au Brésil, le philosophe analyse comment le contrôle social en Occident se fait par la maîtrise du corps, qui devient un instrument au service du pouvoir.

Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, « Les techniques du corps », 1970

« J’entends par ce mot la façon dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps. »

Le père de l’anthropologie française décrit ici l’influence de la culture sur le rapport que l’individu peut avoir avec son corps. Il parle de technique, donc d’un savoir-­faire artificiel, transmis par l’éducation, qui permet une unité sociale dans la représentation du corps.

Christian Bobin, La merveille et l’obscur, 1991

« L’esprit est au corps ce qu’est l’abeille à la ruche : toujours en dehors, toujours à l’aventure d’un parfum ou d’un songe. L’esprit va en avant-­garde dans le monde. La chair fait son miel avec ce que lui ramène l’esprit. La chair se nourrit des substances prélevées par l’esprit dans le monde éternel, la chair se nourrit de pureté et de vérité. »

Poète, moraliste, Christian Bobin caractérise l’union de l’âme et du corps comme un lien de nourriture : l’esprit touche l’éternité, par ses vagabondages du côté de l’absolu, et en ramène le fruit vers le corps.
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