Préparer le concours Prépa et littéraires - Recueil de citations Époque moderne : le corps rationalise

XVIe siècle

Erasme, Adages, 1500

« Le corps ne peut subsister sans l’esprit, mais l’esprit n’a nul besoin de corps. »

Cette célèbre citation d’Erasme revendique la liberté de l’homme, celle de penser et de se libérer des chaines corporelles. L’humaniste rejoint une tradition platonicienne.

Montaigne, Essais, 1680

« Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps que l’on dresse, c’est un homme. »

L’écrivain humaniste dépasse le dualisme de l’âme et du corps pour affirmer l’unité de la nature humaine. L’expression prend une signification morale. Etre un homme signifie bien plus qu’un mixte de l’âme et du corps, c’est la capacité à se conduire comme tel dans toutes les circonstances de l’existence, et à s’adapter à ce qui se présente.

Montaigne, Pensées diverses, 1580

« En amour, on préfère les grâces du corps à celles de l’esprit. »

En cette époque de la Renaissance, Montaigne rappelle son sensualisme et son amour de la vie.

XVIIe siècle

Shakespeare, Othello, I, 3, 1604

« Notre corps est notre jardin, et notre volonté en est le jardinier. »

Cette courte phrase reprend les topos traditionnels de la maîtrise de soi. La métaphore montre le désir d’éduquer et de former le corps pour le rendre beau et développer son potentiel, en accord avec la nature.

Hobbes, Léviathan, 34, 1651

« Le mot corps dans son acception la plus générale signifie ce qui emplit ou occupe un d’espace déterminé ou un lieu imaginé, et qui ne dépend pas de notre imagination, mais est une partie réelle de ce que nous appelons l’univers »

Hobbes définit le corps par rapport à son extension, c’est‐à‐dire son occupation de l’espace extérieur à nous. Il oppose la capacité à imaginer et la réalité. En effet, l’image repose aussi sur la spatialisation. Il annonce ainsi le rationalisme cartésien, qui séparera radicalement la pensée et le corps.

Descartes, Principes de la philosophie, 1644

« La nature de la matière ou du corps pris en général ne consiste pas en ce qu’il est une chose dure ou pesante ou colorée ou qui touche nos sens de quelque autre façon mais seulement en ce qu’il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur. »

Ce passage célèbre entérine la séparation radicale que Descartes opère entre le monde de la pensée et celui des corps. Le corps « ne pense pas », il est « chose étendue », « res extensa », par opposition à la « chose pensante », « res cogitans ». Le corps est matériel par opposition à l’esprit. Mais le philosophe précise ici que sa nature n’est pas relative aux sens, mais se définit par le volume qu’elle occupe dans l’espace.

Descartes, Traité de l’homme, 1662

« Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre que Dieu forme tout exprès pour la rendre semblable à nous qu’il est possible. »

Le corps est assimilé ici à un objet de fabrication, telle une machine, un instrument constitué d’éléments agencés mécaniquement. Il reconnaît l’intention divine dans la présence du Dieu créateur.

La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, 1665

« La douleur du corps est le seul mal de la vie que la raison ne peut guérir ni affaiblir. »

La Rochefoucauld témoigne ici de l’importance des souffrances corporelles à une époque où la médecine était encore dans ses balbutiements.

Pascal, Pensées, 821, 16, 1669

« Nous sommes corps autant qu’esprit. »

Pascal, janséniste, héritier de la pensée de Saint Augustin, rappelle la dualité de l’être humain, dont la nature est partagée entre l’esprit et le corps. Le corps peut être source de péché et de faiblesse. Il y a ainsi une hiérarchie entre trois ordres, qui sont hétérogènes : l’ordre des corps, ou de l’extériorité, l’ordre de l’esprit ou de l’intériorité, et enfin l’ordre de la charité ou ordre de la supériorité.

Spinoza, Ethique, III, 2, scolie, 1677

« Personne n’a déterminé encore ce dont le corps est capable »

Le philosophe reconnaît les limites de la science de son époque à connaître le fonctionnement du corps. Il parle de capacité, c’est-­‐à-­‐dire de la force du corps soumis aux lois de la nature. Il faut interroger ce que l’on peut savoir du fonctionnement du corps indépendamment de l’esprit.

XVIIIe siècle

Leibniz, La monadologie, 1715

« Chaque corps organique d’un vivant est d’une espèce de machine divine, ou d’un automate naturel, qui surpasse infiniment tous les automates artificiels. »

Le rationalisme de Leibniz reprend ici la théorie de l’animal-­‐machine de Descartes, mais il la quittera plus tard, pour la théorie de la monade : l’univers est constitué de ces atomes immatériels et inétendues, qui sont une force révélée par notre âme : « les corps sont des composé de monades dont chacune est une substance simple, active, vivante. »

Fénelon, Pensées recueillies, 1720

« Le corps de l’homme, qui paraît le chef-­d’œuvre de la nature, n’est point comparable à la pensée. »

Fénelon, philosophe du XVIIIe siècle, reprend ici la séparation entérinée par le rationalisme cartésien entre la pensée et le corps. Il valorise ici la pensée, soucieux d’éducation, et de formation de la pensée du sujet.

Montesquieu, Lettres persanes, 1731

« Je suis un homme qui m’occupe, toutes les nuits, à regarder avec des lunettes de trente pieds ces grands corps qui roulent sur nos têtes : et quand je veux me délasser, je prends mes petits microscopes et j’observe un citron ou une mite. »

Le concept de corps dépasse ici celui de corps humain, pour désigner tout élément de la nature, et notamment ceux de la sphère céleste. La complexité de la nature éveille la fascination à l’époque de l’empirisme et de l’observation scientifique.

Voltaire, Les pensées philosophiques, 1762

« Tout corps animé est un laboratoire de chimie »

La notion de corps organique naît au XVIIIe siècle ainsi que la science expérimentale, comme en témoigne cette affirmation.

Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes, 1783

« Chez une femme, la figure attire, mais c’est le corps qui retient. »

L’auteur obtient un succès fulgurant par un seul roman, Les liaisons dangereuses, chef-­‐ d’œuvre publié en 1782. Dans cet essai, il reprend le thème de la valorisation de la femme et de la sensualité du corps féminin. »

Sénancour, Rêveries, 1799

« Mon corps avec ses diverses parties et ses divers organes est un, quoique composé. »

La précurseur du romantisme souligne le sentiment d’unité du corps vécu, au-­‐delà de l’approche rationaliste et scientifique qui décompose l’organisme en un ensemble d’éléments séparés.

XIXe SIÈCLE

Victor Hugo, Les voix intérieures, 1837

« Tout corps traîne son ombre, et tout esprit son doute. »

Hugo oppose ici la dualité entre l’âme et le corps, et entre l’ombre et la lumière. Il y a une part d’inconnu dans l’être humain, au niveau de l’âme et du corps, qui sont étroitement liés. Cette part d’ombre du corps est une charge pour l’être humain, elle l’accable et gêne sa lucidité mentale.

Victor Hugo, Discours sur la misère, 1849

« La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. Détruire la misère ! Oui, cela est possible. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. »

L’homme politique énonce la misère en comparant le corps humain et le corps social. Cette image rappelle l’unité du système social et la solidarité profonde qui relie fondamentalement les êtres humains l’un à l’autre. Il y a un devoir d’humanité à contribuer à la bonne santé et à l’équilibre de cet ensemble collectif.

Jean-Baptiste de la Roche, Pensées et maximes, 1843

« Le corps est un vaisseau fragile que le moindre accident peut briser, et qui se brise enfin de lui-­même. »

Moraliste, écrivain et éditeur scientifique, l’auteur rappelle métaphoriquement la fragilité de l’existence humaine, dépendante de la force physique, en reprenant l’image du navire qui remonte jusqu’à Aristote, mais pour insister ici sur sa fragilité.

Baudelaire, Le Spleen de Paris, « Les foules », 1864.

« Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-­même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées. »

Le poète atteste de sa capacité à exprimer la vie intérieure de l’âme. Le corps est vu comme un espace à habiter, selon la tradition antique.

Amiel, Journal intime, 1873.

« Le corps, c’est l’âme visible et le temple du Saint-­Esprit. »

Au cœur de son monumental journal, Amiel reprend le credo chrétien qui sacralise le corps, tout en reconnaissant le lien profond qu’il entretient avec l’âme.

Verlaine, Jadis et naguère, 1884.

« La chair est sainte ! Il faut qu’on la vénère ; c’est notre fille et notre mère, et c’est la fleur du jardin d’ici-­bas ! Malheur à ceux qui ne l’adorent pas ! »

Verlaine, poète symboliste, prend le contrepied de la morale bourgeoise de son temps, qui condamne la chair. Elle est en fait le lieu de l’incarnation, et non le mal. Cette idéalisation qu’il en fait ici est ici provocatrice.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1885.

« Le corps est une grande raison, une multitude humaine, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger.
Cette petite Maison que tu appelles ton esprit, O mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison »

Nietzsche prend le contrepied d’une tradition philosophique qui affirme la supériorité de l’esprit sur le corps. C’est le corps, lieu de vie et de force, que l’on peut assimiler à la raison, c’est-­à-­dire une structure bien plus considérable et puissante que ce que nous appelons « esprit rationnel ». Le corps est un agrégat d’individus en lutte.
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