Préparer le concours Prépa et littéraires - Recueil de citations XIXe : La mémoire, objet de quête La mémoire, qu’elle soit personnelle ou collective et une voix profonde qui vient d’un passé lointain. Au siècle de la modernisation, elle peut exprimer la passion nostalgique des origines.

Benjamin Constant (1767-1830), Discours à la Chambre des Députés (1827) :

Les peuples qui n’ont plus de voix n’en ont pas moins de la mémoire. »

En période post-révolutionnaire, Benjamin Constant rappelle ici la force cachée des minorités ou des vaincus. Il fait une distinction entre imposer de force le silence et obtenir pacifiquement l’oubli. La non-reconnaissance politique et la soumission des peuples peut entraîner un sentiment de frustration et de revendication. La mémoire de ce qu’ils ont subi alimente les revendications égalitaires, et une rébellion potentielle.

Napoléon Bonaparte (1769-1821), Les maximes et pensées (1769-1821) :

Une tête sans mémoire est une place sans garnison. »

Cette phrase célèbre de Bonaparte fait métaphoriquement de la mémoire la gardienne de l’intégrité individuelle, et de l’être humain une place forte. La mémoire protège car elle permet de garder conscience de son passé et de son histoire personnelle, et empêche ainsi de se trouvé démuni et vulnérable devant l’adversité. Elle participe fondamentalement de la construction de l’identité personnelle. L’amnésique perd cette protection et devient manipulable.

François René de Chateaubriand (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (1848) :

O misère de nous ! Notre vie est si vaine, qu’elle n’est qu’un reflet de notre mémoire. »

Ce constat romantique désabusé devant la vanité de l’existence humaine est une méditation sur la fuite du temps. La mémoire seule garde de traces de la vie qui fuit inexorablement dans l’oubli. La restriction réduit avec pessimisme la vie à la somme des images que notre mémoire a pu conserver, d’autant plus que ce reflet n’est même pas fidèle.

Honoré de Balzac (1799-1850), Le Prince de la Bohème (1840) :

« L’espoir est une mémoire qui désire, le souvenir est une mémoire qui a joui. »

Balzac veut indiquer ici à quel point l’avenir et le passé son lié. Le désir, cette tension vers l’avenir, le nouveau se construit à partir du passé mémorisé. Les images mentales par lesquelles l’avenir est représenté naissent de celles que l’esprit a conservé, éventuellement modifié, du passé. Cela fait de l’espoir le désir de retrouver une félicité passée.

Gérard de Nerval (1808-1855), Odelettes, « Fantaisie », 1831.

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets. »

Nerval témoigne ici de la nostalgie, qui vient d’une sélection opérée par la mémoire à l’insu de la volonté. La résonance sensorielle de cet air de musique répond à une part inconsciente du psychisme et reste mystérieuse. D’où la fascination des Romantiques pour le temps des origines, qui affecte la sensibilité et dévoile une autre dimension de l’être.

Émile de Girardin (1802-1881), Les pensées et maximes (1867) :

L’homme porte avec lui la mémoire et la raison, comme la flamme porte avec elle la chaleur et la clarté. »

Emile de Girardin fait ici une comparaison double, en associant d’une part mémoire et chaleur et d’autre part, raison et clarté. Dans la tradition rationaliste, la raison est associée à la clarté. Descartes identifiait ainsi les idées « claires et distinctes. » La mémoire est davantage du domaine de la sensibilité et du cœur, selon l’image de la chaleur, au sens où le souvenir se présente à l’esprit de façon sensorielle, par le biais de l’image notamment.

Victor Hugo (1802-1885), Notre-Dame de Paris (1831) :

La mémoire est la tourmenteuse des jaloux. »

Le romancier propose ici une approche psychologique de la mémoire, et de ses effets sur le comportement humain. Elle pose un cas de conscience morale et peut pousser l’être humain à envier autrui. L’envie est une manière de nier autrui et de s’emparer de ce qu’il possède. La mémoire entretient ce désir et peut stimuler l’imagination. D’où le tourment intérieur entre le bien et le mal. Cette mémoire diabolique et tentatrice est une manière de mettre à l’épreuve la vertu de l’homme.

Baudelaire (1821-1869), Les Fleurs du Mal (1857), LXXXIX « Le Cygne » :

Paris change, mais rien dans ma mélancolie n’a bougé. »

Dans le poème intitulé « Le Cygne », qui se trouve dans la section « Tableaux Parisiens » du recueil Les Fleurs du Mal, le poète fait allusion à la transformation de Paris sous la direction du baron Haussmann. Il dédie le poème à Victor Hugo, qui est en exil, et s’adresse dans le premier quatrain à Andromaque, princesse troyenne emmenée en esclavage par Pyrrhus après la prise de Troie et la mort d’Hector. Le poète oppose à la réalité la nostalgie du passé. La mémoire se dresse à l’encontre du nouveau et du changement. Elle produit un décalage, et écartèle l’être humain dans deux directions opposés, l’ancien et le nouveau. D’où le sentiment de mélancolie dont Baudelaire témoigne ici.

Baudelaire (1821-1869), Les Fleurs du Mal (1857), LXXVI, « Spleen » :

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »

Le poète témoigne ici, dans ce poème extrait de la section « Spleen et Idéal », de l’ampleur de la mémoire. Il se livre à un constat désabusé de son existence, vue comme une accumulation de souvenirs disparates, qui forment un chaos intérieur et non le sentiment d’une unité. Les années sont discontinues comme les souvenirs et cela entraîne une parcellisation, un émiettement de l’esprit. Seule la poésie permet d’exprimer et de retrouver cette unité perdue.

Charles Péguy (1873-1914), Clio, (1917) :

« Le vieillissement est essentiellement une opération de mémoire. Or c’est la mémoire qui fait la profondeur de l’homme. »

Cet ouvrage porte le nom de la Muse de l’histoire, Clio, à laquelle Péguy donne la parole. Il parle du vieillissement, en ce qu’il s’oppose à l’histoire. Vieillir, c’est accepter de se fier à sa mémoire, de descendre dans la profondeur du vécu et des traces présentes du passé, au niveau d’un individu, mais aussi d’un pays. Or l’histoire est à l’opposé de la mémoire. En inscrivant les traces des événements, elle leur ôte leur profondeur.

Friedrich Nietzsche (1844-1900), Seconde Considération intempestive (1874) :

Pour pouvoir vivre, l’homme doit posséder la force de briser un passé et de l’anéantir. »

Nietzsche distingue l’histoire monumentale, qui idéalise le passé, l’histoire antiquaire, qui le conserve au mépris de l’avenir, et l’histoire critique, qui permet de vivre en passant le passé au tribunal. Il faut à l’homme vivant cette force d’arrachement à son passé. Au nom de la vie, le passé doit être jugé, renié, dépassé car il est fait pour disparaître. La mémoire doit être critique.
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