Antiquité Gréco-romaine :
IMAGE ET VÉRITÉ

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Afin de compléter les annales que vous pouvez consulter à tout moment depuis la rubrique SE PRÉPARER, nous vous proposons un recueil de citations qui complétera vos cours pour l’épreuve de culture générale sur le thème Juger.

Ce recueil de citations ne présume en rien des sujets du concours 2026 à venir.

Antiquité : 14 citations

La Bible, Le livre des Rois

« Tout Israël apprit le jugement que le roi avait prononcé. Et l’on craignit le roi, car on vit que la sagesse de Dieu était en lui pour le diriger dans ses jugements. »

Commentaire : Le Jugement de Salomon est un passage célèbre du Livre des Rois et un exemple de la manière de juger avec justice. Le succès du jugement de Salomon vient de la ruse du roi, qui a proposé de couper l’enfant en deux, pour faire réagir la véritable mère. Cela indique que juger est un art, qui relève d’un savoir-faire, voire d’une ruse et non de l’application mécanique d’une procédure égalitaire.

La Bible, Le Livre des Proverbes

« Tout homme est jugé d’après sa bonne ou mauvaise renommée »

Commentaire : Cette assertion est intéressante à un double titre. Tout d’abord, elle montre bien la place de la valeur dans le jugement, par rapport à une morale établie, manichéenne, qui oppose de bien et le mal, comme le veut la tradition judéo-chrétienne. Ensuite, elle montre que le jugement occupe une place universelle dans toute communauté humaine, et que le critère du jugement est non pas intérieur à chacun, émanant de sa raison ou de sa lucidité, mais extérieur. Chacun se fait une idée de la personne en question selon la rumeur, donc de jugements qui peuvent être faussés ou déformés par la subjectivité de chacun.

La Bible, Evangile selon Saint Matthieu

« A l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier. »

Commentaire : Cette parabole explicite le processus de tri inhérent au jugement. Elle montre aussi que la patience est une vertu. Il est préférable d’attendre la moisson pour trier. Ainsi, un jugement hâtif risque d’avoir des conséquences négatives, en en permettant pas cette séparation entre le bon grain et l’ivraie. Un jugement réfléchi est donc préférable.

Goswami Kriyananda, Les Purânas

« Garde-toi de juger autrui si tu ne souhaites être jugé toi-même. »

Commentaire : Ce conseil de sagesse hindoue fait comprendre implicitement la puissance et donc le danger du jugement.  Celui qui juge a un statut supérieur par rapport à celui qui est jugé. Il faut se méfier de ce pouvoir, car ce jugement a des conséquences et celui qui juge est responsable de son acte. Le rapport de forces mis en place par le jugement peut se renverser. Cela rappelle exactement le Sermon sur la montagne, dans la Bible : « Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés. »

Platon, Apologie de Socrate, – IVe siècle

« Je vous conjure (…) de me laisser maître de la forme de mon discours, bonne ou mauvaise, et de considérer seulement si ce que je dis est juste ou non : c’est en cela que consiste toute la vertu du juge, celle de l’orateur est de dire la vérité. »

Commentaire : Socrate, accusé de corrompre la jeunesse, d’être impie et d’introduire des divinités nouvelles, se défend devant ses juges. Il fait appel ici au discernement du juge, en l’invitant à ne pas se laisser influencer par la rhétorique du discours, mais en restant uniquement attentif à la justesse du propos. Ce qui est juste est conforme aux lois, c’est à elles que le juge doit se référer.

Platon, Phédon, – IVe siècle

« Rhadamanthe jugera les hommes de l’Asie, Eaque ceux de l’Europe, quant à Minos, je lui laisse le privilège de prononcer en dernier ressort. »

Commentaire : Socrate reprend la mythologie antique pour rappeler qui sont les trois juges des Enfers. Il oppose ces véritables juges aux juges humains qui peuvent être abusés par les apparences extérieures, et faire des erreurs de jugement. La répartition géographique présentés ici souligne bien que toute vie humaine est sujette au jugement et que personne ne peut y échapper. Ce thème est commun avec la mythologie égyptienne et la pesée du cœur du mort.

Aristote, Ethique à Nicomaque, -IVe siècle

« La justice politique est de deux espèces : l’une naturelle et l’autre légale. »

Commentaire : Aristote distingue ici deux formes de justice. La première est la justice conforme à la nature, d’où est issue la notion d’un droit naturel, immuable, qui vient du fait que la société politique elle-même est naturelle, et que l’homme s’y réalise. La seconde est variable en ce qu’elle repose sur des lois et des conventions qui dépendent de chaque cité ou de chaque culture. Elle est relative au groupe social.

Cicéron, Des lois, 1er siècle

« Ce qu’il y a de plus insensé, c’est de croire que tout ce qui est réglé par les institutions ou les lois des peuples est juste. »

Commentaire : Cicéron a tout fait pour préserver la justice au sein des crises de la république romaine. Il s’insurge ici avec force sur la prétention de la justice légale à détenir le critère de distinction entre le juste et l’injuste. C’est la nature qui le détient, et non une justice relative, soumise à l’imperfection des conventions. Par nature, il faut comprendre ici la rature raisonnable de l’homme, qui est universelle et conforme à l’ordre du monde.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 1er siècle

« Il est plus facile de juger les autres que de se juger soi-même. »

Commentaire : Philosophe stoïcien, Sénèque se méfie du jugement porté sur autrui. En effet, celui-ci est souvent trop hâtif ou passionné et ainsi éloigné de la réalité objective. Le jugement réflexif sur soi en revanche est une vertu, car il amène la lucidité. Mais il est plus inconfortable, car chacun a tendance à voir ses qualités plutôt que ses défauts. Voilà pourquoi c’est exigeant et difficile d’avoir un regard juste sur soi-même.

Sénèque, La Vie heureuse, 1er siècle

« Heureux celui qui possède la rectitude du jugement. »

Commentaire : Sénèque, en tant que philosophe stoïcien, fait une définition du bonheur à partir de la lucidité, de la clairvoyance, qui permet de formuler un jugement droit, et donc d’être raisonné et vertueux. La vertu et la raison sont indispensables au bonheur et incompatibles avec l’erreur ou le préjugé, associés aux passions qui enlèvent à l’homme le contrôle de soi et dévient son jugement.

Aristoclès, De la philosophie, IIe siècle

Aristoclès, De la philosophie, IIe siècle

« Nos sensations et nos jugements ne nous apprennent-ils ni le vrai ni le faux. »

Aristoclès, philosophe aristotélicien, commente ici de manière explicite la doctrine de Pyrrhon d’Elis, la suspension du jugement. En effet, il s’agit de montrer de l’indifférence devant les situations et d’éviter tout jugement précipité. Cette prudence rejoint la pensée stoïcienne, qui engage le sage à éviter de former des jugements hâtifs. Cette méfiance devant les  informations données par les sens annonce la démarche cartésienne, et le doute systématique, mais pour Descartes, il s’agit d’une étape temporaire, nécessaire pour parvenir à un fondement solide, alors que pour Pyrrhon c’est une situation permanente.

Diogène Laërce, Vies et sentences des philosophes illustres, IIIe siècle

Aristoclès, De la philosophie, IIe siècle

« [Pyrrhon] soutenait que rien n’est honnête ni honteux, ni juste ni injuste ». 

Dans cette compilation de la vie et de l’œuvre des philosophes de l’Antiquité, Diogène Laërce évoque à son tour le scepticisme de Pyrrhon d’Elis, qui consiste dans la suspension du jugement, incapable de faire lea différence entre les choses, ni au niveau de la valeur, ni au niveau de la vérité. Mais il interroge les conséquences d’une telle doctrine. Le fait de ne pouvoir formuler de jugement laisse une indétermination incompatible avec les exigences de la vie quotidienne.

Plutarque, Le Bavardage, Ier siècle

« Nous surmontons les vices et les passions de l’âme par le jugement dont nous sommes capables de faire preuve. »

Juger est ici associé à l’exercice de la raison et représente une vertu morale, capable de lutter contre l’esclavage des passions. L’effort vertueux consiste à exercer cette faculté de juger de manière à vaincre les passions, et avec succès, ce qui représente un message d’espoir dans les capacités humaines à rester maîtres de soi, en accord avec la morale stoïcienne.

Epictète, Manuel, IIe siècle

« Sache que quand quelqu’un te met en colère, c’est ton jugement qui te met en colère. »

Le philosophe stoïcien précise ici l’origine de cette émotion. Elle peut être provoquée par le comportement ou les paroles de quelqu’un d’extérieur, mais elle se déclenche par la manière dont je rejette ce comportement ou ces paroles. Le jugement qui s’opère alors peut ne pas être conscient et masqué derrière l’émotion. Voilà pourquoi la cause de la colère est souvent rejetée sur autrui alors qu’elle vient de soi.

XVIe siècle : 2 citations

Montaigne, Essais (1592)

« Le jugement est la plus grande faiblesse de l’esprit »

Pessimiste, Montaigne critique par ce superlatif la facilité des hommes à juger sans se remettre en question. En effet, le fait de juger limite notre capacité à plusieurs titres : c’est une simplification d’un donné complexe, et repose souvent sur des préjugés. Cela évacue l’échange et la remise en question et cela empêche toute compassion vis-à-vis d’autrui.

Montaigne, Essais (1592)

« Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la connaissance de son devoir. »

Montaigne oppose ici le jugement et le devoir. Le jugement correspond à l’opinion subjective et partiale, l’appréciation influençable et modifiable tandis que le devoir est une obligation que l’on connaît, donc extérieure à soi, ou bien ressentie intérieurement. La négation discrédite la valeur que l’on peut accorder au jugement personnel.

XVIIe siècle : 10 citations

 

René Descartes, Discours de la Méthode (1636)

« La puissance de bien juger, de distinguer le vrai d’avec le faux, ce qui est proprement ce qu’on appelle le bon sens, ou la raison, est naturellement égale entre les hommes. »

Cette puissance désigne une capacité, un potentiel dont il faut savoir bien user, et c’est pour cela qu’une méthode est nécessaire pour y parvenir. La volonté ne doit pas prendre le pas sur l’entendement. Le jugement requiert une méthode qu’il décrit dans le discours, notamment la première règle, qui consiste à ne pas prendre pour vrais une chose avant de la connaître évidemment être telle.

René Descartes, Méditations métaphysiques, II (1641)

« Si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.

Ce célèbre passage de la Seconde méditation montre la place du jugement dans l’acte de perception. Descartes commence par décomposer ce qu’il voit clairement et distinctement, « des chapeaux et des manteaux » puis il remet en ordre ces éléments simples que ses sens lui montrent pour dissiper la fragile perception des sens et aboutir à ce qui sera certain. Le jugement est une faculté qui permet d’élucider la confusion de la perception sensible.

 

René Descartes, Méditations métaphysiques, IV (1641)

« Il n’y a que la volonté ou la liberté du franc arbitre que j’expérimente en moi être si grande »

Descartes trouve dans la faculté de juger, au sens de vouloir et d’arbitrer, une puissance absolue. C’est là que réside selon lui la part proprement divine de l’homme. Il fait donc de ce jugement, l’exercice de la liberté de la volonté. Cette puissance de juger permet à l’homme d’échapper aux préjugés.

Thomas Hobbes, Léviathan, VII (1651)

« La dernière opinion dans la recherche du passé et de l’avenir est appelée jugement ou la décision révolue et finale de celui qui mène ce discours. »

Hobbes donne ici une définition du jugement, associée à un élément du processus de la pensée qui se caractérise par un choix définitif. Le jugement est donc un acte par rapport à la simple opinion, qui reste fragile et aléatoire, susceptible de variation permanente. 

La Rochefoucauld, Maximes (1665)

« On est parfois un sot avec de l’esprit, mais on ne l’est jamais avec du jugement. »

Le jugement, en tant que bon sens, raison, a une vertu. Par opposition, l’esprit est ici une manière d’exprimer ses idées de manière vive et piquante. C’est, une forme d’expression plutôt qu’un contenu logique et rationnel. Voilà pourquoi le jugement prévaut sur lui.

Molière, Le Misanthrope (1666)

« La critique est aisée, et l’art est difficile »

Le terme de « critique » est à entendre ici dans son sens négatif, et non positif. Le jugement esthétique porté sur l’œuvre d’autrui est subjectif, et facile à formuler. Il ne tient pas compte du travail, de l’effort du créateur pour réaliser une chose belle. L’antithèse exprime l’ingratitude de ce travail artistique, qui peut ne pas être apprécié de son public.

Blaise Pascal, Pensées (1677)

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

 Cette citation s’intègre dans une réflexion sur la justice. Le jugement et la vérité qui l’accompagne varient selon les peuples et les coutumes. C’est le paradoxe d’une justice relative et non universelle, qu’il met en évidence. Cela reflète un pessimisme sceptique propre à son auteur, et hérité de Montaigne sur la valeur du jugement et de sa vérité, un relativisme qui ne permet pas l’union des peuples.

Blaise Pascal, Pensées (1677)

Baruch Spinoza , Ethique (1677)

« Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. »

 Spinoza critique le préjugé répandu qui fait du jugement la source du désir, considéré comme un élan naturel qui nous pousse à persévérer dans notre existence (conatus). C’est au contraire le désir qui détermine le jugement, et ce désir est une force motrice fondamentalement bonne. C’est lui qui rend les choses bonnes ou mauvaises. Elles ne le sont pas en elles-mêmes. Par conséquent, il est possible de désirer des choses mauvaises mais que nous trouvons bonnes parce que nous les désirons. 

Baruch Spinoza , Ethique (1677)

« Les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent comme eux, en vue d’une fin, et bien plus ils considèrent certain que Dieu dispose tout en vue d’une certaine fin. »

Cette supposition est un préjugé finaliste, fondamentalement ancré chez les hommes, et qui est un obstacle à l’exercice du jugement et qui amène la superstition religieuse, en imaginant un monde où tout aurait été disposé pour l’homme. Spinoza commence son ouvrage en partant de ce constat, et en dénonçant ce préjugé finaliste dans l’appendice au livre I de son ouvrage.

Jean de La Fontaine, Fables (1685), « Les animaux malades de la peste »

« Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Moraliste, La Fontaine jette un regard critique sur la monarchie de Louis XIV et le système de cour, en soulignant aussi le clivage manichéen entre la noblesse et le Tiers-Etat. Il dénonce le relativisme du jugement de valeur et le pouvoir qui l’accompagne, dans la manière dont la cour fonctionne, ainsi que le lien entre la richesse matérielle et la valeur morale.

Jean de La Fontaine, Fables (1685), « Le cocher, le chat, le souriceau »

« Garde-toi tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine. 

Moraliste, La Fontaine donne ici un conseil de prudence pour éviter les faux-semblants et le piège des apparences. L’air que l’on se donne n’est pas forcément le reflet de notre être. Le jugement peut être faussé, et cela peut être source de souffrance. La lucidité que autrui ne dépend pas de l’expérience acquise : la vieillesse elle-même peut ne pas être lucide, tellement les apparences sont fortes dans la société de son temps.

XVIIIe siècle : 16 citations

Cardinal de Retz, Mémoires (1717)

 « De toutes les passions, la peur est celle qui affaiblit le plus le jugement. »

Le jugement est conçu ici comme un exercice de la raison, un bon sens lucide et il requiert une maîtrise des passions.  La peur est présentée comme une passion capable de déstabiliser l’homme au point de lui ôter sa lucidité.

Madame de Lambert, Traité de la vieillesse (1732)

« Pour juger quelqu’un, il faut lui avoir vu jouer le dernier rôle. 

La métaphore théâtrale désigne ici la vieillesse, dernier âge de la vie. L’autrice met en garde contre la précipitation du jugement. Un homme peut être jugé pour sa vie,dans son ensemble, et non pas pour une seule partie. Dans tous ces rôles, l’homme fait preuve de qualités ou de défauts. Il peut se révéler bien différent lors de la vieillesse,  de ce qu’il a été durant sa vie, vu les exigences qu’elle impose à chacun.

Marivaux, L’Ile de la raison ou Les Petits hommes (1727)

« Il faut avoir bien du jugement pour sentir que nous n’en avons point. »

Ce paradoxe repose sur la notion de clairvoyance. L’absence de jugement droit, de bon sens exercé avec rectitude est pour le dramaturge fort répandue. Pour s’en apercevoir, et l’accepter il faut une certaine clairvoyance qu’il est difficile d’obtenir. Le philosophe et l’homme de raison est justement celui qui va se distinguer des autres hommes par ces lumières de l’esprit.

Voltaire, Lettres philosophiques (1733)

« En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c’est le goût qui tient lieu de montre ; et celui qui n’en juge que par des règles en juge mal. »

Le philosophe oppose ici le jugement de goût, fondé sur la sensibilité, subjectif et intérieur et le jugement intellectuel, fondé sur la raison l’adéquation à des règles extérieures à soi. En fait le jugement de goût réconcilie la sensibilité et l’intellect, en harmonisant la dimension sensible et intelligible de l’être humain.

Vauvenargues, Réflexions et maximes (1747)

« La nature a donné aux grands hommes de faire et aux autres de juger. »

Moraliste et observateur des mœurs de son temps, Vauvenargues discrédite ici le jugement en l’opposant à l’action. Le grand homme est celui qui fait avancer son temps, grâce à sa supériorité naturelle sur ses contemporains. Le jugement est l’apanage de la médiocrité, qui n’agit pas, mais critique et se permet d’avoir un avis, en affichant une certaine condescendance.

Montesquieu, De l’Esprit des Lois (1748)

« Il n’y a point de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et exécutrice. »

Cette assertion définit la liberté politique en la faisant reposer sur la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire. Si la même personne concentre en elle les trois pouvoirs, cette liberté disparaît. Etre libre n’est pas pouvoir tout faire, mais de pouvoir faire ce que les lois permettent, dans le cadre de cette séparation.

Georges-Louis Leclerc de Buffon, Histoire naturelle des animaux (1749)

« L’absolu, s’il existe, n’est pas du ressort de nos connaissances ; nous ne jugeons et ne pouvons juger des choses que par les rapports qu’elles ont entre elles. »

L’auteur plaide ici en faveur du relativisme universel, au sens où toute connaissance est limitée et relative. Le jugement correspond à l’opinion, l’idée, la connaissance que l’on peut se faire ou retirer de l’expérience. Cette séparation entre une connaissance relative et absolue est proche du kantisme.

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education (1762)

« J’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. »

L’auteur met en opposition le paradoxe et le préjugé. L’un est une contradiction, une incohérence logique de la pensée, alors que le second est un jugement tout fait. Le paradoxe est préférable en ce qu’il témoigne de l’exercice d’une pensée en acte, un esprit critique qui procède par oppositions et contradictions pour trouver son chemin. Le préjugé au contraire est figé et empêche toute progression dans la réflexion.

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education (1762)

« N’étant pas capables de jugement, les enfants n’ont pas de véritable mémoire. » 

Le jugement de l’enfant se forme progressivement pour Rousseau avec le développement du corps. L’éducation consiste donc à laisser mûrir l’enfance au lieu de lui asséner les jugements des adultes et la mémorisation qui les accompagnent. IL faut donc se méfier de l’impact que les jugements des adultes peuvent avoir sur l’enfant, dans le cadre de l’éducation.

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education (1762)

« Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix : guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre : juge infaillible du bien et du mal. »

La conscience est ainsi notre seul juge. Le philosophe fait son éloge avec lyrisme en montrant qu’il est un repère indéfectible de la valeur morale. Il lui accorde une dimension divine, et innée, d’où l’appellation d’instinct. Cette conscience en effet ne peut être acquise par l’éducation, mais se manifeste pour Rousseau à, un certain moment de l’évolution vers l’âge adulte.

Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, Lettre modérée sur la chute et la critique du Barbier de Séville (1776)

« Après le bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur n’est-il pas de les juger ? »

Le dramaturge plaide en faveur de sa pièce et valorise ici le fait de juger pour appeler un jugement favorable. Juger représente une forme de pouvoir, mais aussi une charge honorifique en ce que l’on fait appel à la rectitude du jugement. C’est cette portée morale, sérieuse, voire vertueuse du jugement qui est ici mise  en valeur, pour éviter tout jugement léger ou précipité.

Marquise du Châtelet, Discours sur le Bonheur (1779)

« Qui dit préjugé dit une opinion qu’on a reçue sans examen, parce qu’elle ne se soutiendrait pas. »

L’esprit philosophique des Lumières fait appel au jugement contre le préjugé. Juger consiste à examiner, peser le pour et le contre, chercher les causes. Au contraire, le préjugé conduit à l’obscurantisme car il empêche le développement de l’esprit critique et de la pensée autonome. Or le préjugé ne peut se justifier, contrairement à une pensée réfléchie.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, « Préambule » (1782)

« Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. »

Rousseau publie à titre posthume cet ouvrage rédigé à la fin de sa vie (de 1764 à 1770, qui raconte sa vie pour se justifier des accusations portées contre lui. Dans cet extrait du préambule, il définit son projet autobiographique, en faisant appel au jugement de Dieu, et en faisant allusion à l’Apocalypse. Il se met ainsi en scène pour plaider en faveur de sa propre authenticité. L’ouvrage de vient le réceptacle de la vérité de son être. L’auteur est ainsi destiné à être lu et jugé par les lecteurs.

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique (1788)

« Je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle. »

Cet impératif catégorique consiste à agir par devoir, ce qui est le critère de valeur de l’action bonne. Cet impératif est catégorique et non hypothétique et a un caractère universel. Cette conscience morale est innée, ce qui implique une égalité de tous les hommes, en tant qu’êtres de raison.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790).

« Le jugement de goût est subjectif »

Concept central de la Critique de la faculté de juger, le jugement de goût représente l’expérience esthétique et la perception de la beauté. Ce jugement est subjectif, car il repose sur un sentiment de plaisir ou de déplaisir face à un objet. Or la subjectivité de ce jugement est paradoxalement compatible avec une forme d’universalité. En effet, quand nous exprimons qu’une chose est belle, nous attendons que les autres soient d’accord avec nous.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790).

« Le jugement est un don particulier qui ne peut pas du tout être appris mais exercé. »   

La rectitude du jugement n’est donc pas universelle. Cela s’explique par le fait que c’est un moyen terme qui fait l‘unité de la théorie et de l’expérience.   Le jugement permet de décider si un cas particulier se rapporte à une règle donnée. Cette décision repose pour Kant sur un don naturel, qui permet d’appliquer correctement les règles de l’entendement.

XIXe siècle : 6 citations

 

George Sand, Le Marquis de Villemer (1864)

« Il faut savoir juger par les actes plutôt que par les paroles. »  

Dans cet extrait de son roman, George Sand oppose la fragilité des paroles, qui passent et peuvent être mensongères, et la véracité des actes posés, qui laissent leur empreinte et engagent leur auteur. Juger ne se réduit pas à la simple formulation d’une opinion mais c’est un acte démonstratif  qui engage toute la personne de manière plus authentique par le rejet ou la reconnaissance, par exemple.

Victor Hugo, L’homme qui rit (1869)

« Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif, la justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et juste. »

Cette antithèse entre « jugement » et « justice » met en évidence l’imperfection du jugement humain, faillible, subjectif et influençable par rapport à l’idéal que représente la justice. Seul le jugement de Dieu, la réelle justice est infaillible. Le romancier dramatise cette situation proprement humaine en décrivant cette prise de conscience de notre imperfection consubstantielle à notre intériorité.

Jules Renard, Journal (1887-1892)

« Défiez-vous des sceptiques à outrance : ils sont capables de juger bien sévèrement vos moindres actions. »

Dans ce Journal, Jules Renard confie l’état d’esprit de ses contemporains, avec un regard humoristique, qui relève parfois de la misanthropie. Cette recommandation vise les sceptiques, non pas ceux qui ne croient à rien, et suspendent leurs jugements mais ceux qui doutent systématiquement, et dont le discours peut faire perdre confiance à tous les créateurs et les artistes.

Jean-Frédéric Amiel, Journal intime (1880)

« On juge perpétuellement, et quand on ne découvre pas le tort d’autrui, on le suppose et on l’invente. »

Le jugement de valeur est présenté ici comme étant une pratique continuelle, concomitante à l’exercice même de la pensée. Le pessimisme de l’auteur montre combien autrui peut être considéré comme un obstacle et cela implique que l’affirmation de soi passe par la négation de l’autre.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray (1890)

« Nous ne sommes si enclins à bien juger autrui, que parce que nous tremblons pour nous-mêmes. »

Le romancier veut dire ici qu’autrui est le reflet de nous-mêmes : juger autrui de façon juste permettra que nous soyons à notre tour jugé de façon juste. Juger fait peur, car c’est poser un acte en catégorisant l’autre, en lui donnant une valeur et cette prise de position a des répercussions sur nous-mêmes. D’où la difficulté que l’on peut éprouver parfois à  prononcer un jugement.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray (1890)

« Il n’y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible. »

Le romancier prend ici le contre-pied d’une tradition qui privilégie l’être sur le paraître, l’invisible sur le visible et discrédite l’apparence. En fait, l’apparence est signe du vrai et plus complexe qu’elle ne semble à première vue. Cette réhabilitation de la complexité du sensible invite à y rechercher justement l’essentiel pour établir un jugement juste.

XXe siècle : 12 citations

 

Emile Durkheim, Introduction à la morale (1917).

« Un ensemble de jugements que les hommes individuellement ou collectivement portent sur leurs propres actes, comme sur ceux de leurs semblables, en vue de leur attribuer une valeur très spéciale, qu’ils estiment incomparables aux autres valeurs humaines. C’est la valeur morale. »

Cette définition implique que la morale s’enracine dans l’être humain, mais pour Durkheim, la morale s’inscrit dans la vie sociale. IL y a un relativisme des valeurs en fonction des sociétés et non une morale universelle unique pour l’ensemble de l’humanité et liée à la psychologie humaine.

Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1917)

 “Pendant le jour ces désirs sont soumis à une rigoureuse censure qui leur interdit en général toute manifestation extérieure. Mais pendant la nuit cette censure, comme beaucoup d’autres intérêts de la vie psychique, se trouve supprimée ou tout au moins considérablement diminuée, au profit du seul désir du rêve.”

Dans la conception freudienne du psychisme, le « Surmoi » freine les pulsions du « ça » par des exigences tyranniques. La censure est une force agissante, du côté du Surmoi, ce juge suprême, représentant de la société, des contraintes imposées par l’éducation et les relations sociales.  Cette censure permet la répression des désirs pendant le jour et cela explique le rôle d’exutoire accordé au rêve pendant la nuit.

Alain, Propos (1925)

« Nul au monde d’a puissance sur le jugement intérieur ; si l’on peut te forcer à dire en plein jour qu’il fait nuit, nulle puissance ne peut te forcer à le penser. »

Alain atteste ici la souveraineté du jugement personnel. L’exercice de l’entendement ne peut être troublé par l’extérieur. Il dissocie la parole, capable de mensonge et la pensée individuelle, intérieure, que rien ne peut altérer. C’est une affirmation de l’autonomie de la conscience individuelle. 

André Malraux, Les Conquérants (1928)

« Juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre, parce que si l‘on comprenait, on ne pourrait pas juger. »

Le jugement de valeur catégorise et enferme une situation historique ou un acte sans comprendre, c’est-à-dire dénouer la complexité de cette situation ou les tenants et aboutissants de l’acte en question. D’où le chiasme établi par Malraux : la compréhension donne une justification, une cohérence logique qui évite une telle simplification.

Albert Einstein, Comment je vois le monde (1934)

« Peu de gens sont capables d’exprimer posément une opinion différente des préjugés de leur milieu. La plupart des êtres sont mêmes incapables d’arriver à formuler de telles opinons. »

Le grand scientifique témoigne ici de la difficulté à émanciper son jugement du conditionnement social. Juger en faisant abstraction des préjugés revient donc à s’affirmer voire se différencier, par exemple le changement de paradigme.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe (1942)

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

Camus fait appel au discernement devant le sentiment d’absurdité que procure le monde, c’est-à-dire le décalage qui se manifeste entre lui et nous. Le jugement est ici un choix existentiel, que Camus oriente en imaginant Sysiphe heureux : la révolte ou l’action sont des moyens de trouver du sens.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince (1943)

« Le jugement est facile, la compréhension est difficile »

L’auteur diffuse dans son conte initiatique des préceptes moraux à propos des relations avec autrui. Cette affirmation témoigne de la difficulté à avoir de l’empathie ou de la compassion pour autrui. Le jugement précipité simplifie la représentation que l’on se fait d’autrui en esquivant la complexité de l’échange. Aussi est-il difficile, voire impossible de se mettre à la place de l’autre, de partager réellement.

Jean-Paul Sartre, Huis clos (1944)

« L’Enfer, c’est les autres »

Cette célèbre citation extraite de la pièce Huis clos signifie que le jugement de l’autre est source de malaise et de tension psychologique. Il représente dans sa pièce trois personnages qui sont continuellement et réciproquement soumis au regard d’autrui. Or cette situation est infernale, car elle aliène l’individu. Le regard de l’autre enlève à l’être sa liberté. En même temps, ce regard de l’autre est ce qui permet de nous renvoyer ce que nous sommes, mensonge, mauvaise foi, manque d’authenticité, des consciences mortes, qui n’agissent pas et n’assument pas leur liberté.

Albert Camus, Combat (1944-1947)

« La justice, c’est de juger les hommes sur eux-mêmes et non sur leur nom ou leurs idées. »

Journaliste engagé, Camus déplore ici la superficialité du jugement qui se fonde sur des pensées, des mots et non des actes, ni sur ce qu’incarnent profondément les êtres humains, et qui s’enracine dans leur vécu et dans leur histoire. Il propose de revenir ici vers des jugements plus adéquats aux personnes qui en font l’objet.

Emil Michel Cioran, De l’inconvénient d’être né (1973)

« L’historien qui se permet de juger le passé fait du journalisme dans un autre siècle. »

Avec son humour noir, Cioran fait la satire de la subjectivité historique, en, prônant l’objectivité de l’histoire. Son mépris pour le jugement du passé vient de la simplification qu’il implique et du manque de compréhension globale des situations passées.  L’historien, tel le journaliste, n’a pas une connaissance large ni un recul suffisant pour pouvoir adopter un point de vue légitime.

Paul Auster, La Chambre dérobée (1988)

« Les écrivains ne savent jamais juger leurs oeuvres. »

L’écrivain témoigne ici de la distance nécessaire au jugement entre celui qui juge et celui qui est jugé. La conscience peut difficilement se prendre pour objet avec un regard lucide et critique. Cela légitime l’importance d’autrui, son regard ou son point de vue de lecteur, qui renvoie à l’auteur une certaine image, mais subjective, non comme un miroir.

Recueil des obligations déontologiques de magistrats (2019)

« Le magistrat, membre de l’autorité judiciaire, tire sa légitimité de la loi qui l’a voulu indépendant et impartial. »

Ce recueil est considéré comme un guide pour le magistrat, et cet extrait du préambule atteste de l’indépendance des magistrats dans la Ve République. En effet, ils ne sont pas considérés comme fonctionnaires et ne sont pas censés obéir à l’autorité d’un ministre. C’est le conseil supérieur de la magistrature qui gère leur carrière. De même, l’impartialité est de rigueur, ce qui exclut toute influence partisane ou politique dans l’exercice de leur jugement.